LIMOGES, [DECRYPTAGE/tribune] - Jean-Pierre Chevènement et moi avons fait connaissance il y a plus de vingt ans. Lui militait à gauche et moi à droite. Nous exercions d'importantes responsabilités, lui au Parti socialiste, moi comme délégué général de l'UDF.

Nous avions à la fois de sérieux sujets de dispute et une vive estime réciproque.

À vrai dire, la situation dans laquelle nous étions était confortable : il nous suffisait d'être toujours d'accord avec nos appareils politiques respectifs et, par voie de conséquence, en désaccord avec les appareils de l'autre bord, pour être assurés d'une carrière honorable. Mais à la longue nous étions guettés par un danger auquel succombent beaucoup d'hommes de parti : le conformisme, qui est l'antichambre de la compromission.

Cette carrière, ni lui ni moi n'en avons voulu. À trois reprises, Jean-Pierre Chevènement a eu l'audace de rejeter les chaînes d'une commode solidarité ministérielle. En plus, il n'a pas hésité à rompre ses liens avec un parti qui lui offrait une belle réussite professionnelle.

Toutes ces ruptures lui ont coûté cher. Les partis n'aiment pas ceux qui mettent en lumière leurs petites et grandes lâchetés. Il n'y a rien d'étonnant à ce que le député du Territoire de Belfort en ait récolté incompréhension, critique, ironie et, finalement, solitude. Solitude adoucie par la fidélité de quelques amitiés, mais quand même, solitude dont je devine la rigueur.

En compensation, qu'a-t-il gagné ? Certainement pas une voie ouverte à l'ambition personnelle, puisqu'il savait qu'en démissionnant, il se fermait cette voie, mais un accord avec sa conscience. Il a choisi la rigueur des principes contre la facilité des arrangements. En notre temps d'accommodements mous et de corruption rampante, il s'est singularisé. Ses séparations ont fait de lui un homme politique hors des chemins battus.

Mais la portée de ces ruptures est allée au-delà d'un simple refus de compromissions. Ses querelles étaient grandes, parce que leur objet était l'intérêt national : il y a presque vingt ans, il n'acceptait pas que l'industrie française fût abandonnée aux courants et remous d'un marché mondial débridé ; il y a dix ans, il ne supportait pas que la politique de la France en Orient fût subordonnée aux intérêts d'une autre puissance ; l'an dernier enfin, c'est l'unité même de la République qui fut l'enjeu de son départ. En plus du respect dû à une conscience libre, il avait gagné cet attrait populaire qu'exercent les rares hommes qui prennent à leur charge, envers et contre tout, l'intérêt supérieur de la France. Voilà qui le singularise plus encore.

Dans quelques mois, les Français seront appelés à cet acte solennel qu'est l'élection du chef de l'État, c'est-à-dire à faire leur choix sur le devenir de notre pays. Jean-Pierre Chevènement a décidé de se présenter devant eux, tel qu'il est, c'est-à-dire tel que je viens de le rappeler. Débarrassé des contraintes partisanes, le voici assez libre pour nous parler seulement de la France. Que nous dit-il ? Qu'elle est aujourd'hui délaissée par trop de ceux qui devraient mettre leur honneur à la servir. Selon eux, elle serait devenue trop petite, ou trop faible ou trop vieille pour le XXIe siècle. Ils offrent à notre affection et à notre admiration des idoles qui s'appellent le mondialisme ou l'atlantisme ou l'européisme. Lui nous montre que ces idoles n'ont qu'un point fixe : toutes veulent arracher à la France ce qui a été sa raison d'être depuis plus de mille ans, c'est-à-dire sa souveraineté. Un peuple souverain, c'est un peuple qui se tient debout ; il répond de ce qu'il dit et de ce qu'il fait devant le monde entier. Il nous rappelle que toutes les décisions politiques prises depuis dix ans visent à nous arracher notre pouvoir de dire oui ou non. Le résultat, c'est que nous avons de moins en moins le droit de prendre nos responsabilités : nous sommes sur le point de perdre notre monnaie, le franc ; nous n'avons plus, ou presque, d'entreprises nationales ; la constitution de la République est bousculée au gré des modes corses et des pressions de Bruxelles ; la langue française est désertée par nos élites financières ; l'armée de la France commence d'être dénationalisée ; sa diplomatie s'efface dans un concert occidental ; la loi républicaine n'est plus appelée à contenir les flots désordonnés de l'immigration.

L'ancien ministre de l'Intérieur nous avertit qu'il n'y aura pas d'avenir collectif qui vaille pour nous tous si la souveraineté française meurt. Il nous propose de nous rassembler autour de lui, sans distinction de parti ni de classe, afin que tous ensemble, nous redressions la France.

On se demandera pourquoi moi, Michel Pinton, ancien président du Collectif des maires de France pour le mariage républicain, peut soutenir un homme qui compte parmi ses proches l'un des promoteurs du PACS. Voici ce que je réponds : mes convictions n'ont pas varié et je n'ai pas l'intention de les dissimuler. Jean-Pierre Chevènement le sait. De plus, j'ai été intéressé par la politique familiale juste et généreuse qu'il propose dans son programme. Enfin, si l'on réclame des actes et non des promesses, je rappelle que le député de Belfort a été le premier, sinon le seul, à déposer, sitôt l'arrêt Perruche rendu, une proposition de loi reconnaissant inconditionnellement la qualité d'être humain à l'embryon. Ne mérite-t-il pas qu'on lui fasse crédit ?

Le combat de Jean-Pierre Chevènement est un bon combat. C'est le combat d'un homme libre qui croit dans la force du lien qui unit un peuple, sa culture souveraine et la liberté de chacun. Pour lui la France est une idée neuve, une idée d'avenir. C'est en y restant fidèles que nous servirons le mieux l'intérêt de tous les Français, l'intérêt de l'Europe et même, j'ose le dire, en conscience, le respect de la dignité humaine.

Michel Pinton est maire de Felletin (Creuse).