PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - Le 28 juin dernier, Michel Viot, évêque de l'Eglise évangélique luthérienne de France (qui rassemble les luthériens français, hormis ceux d'Alsace-Lorraine) et ancien dignitaire franc-maçon embrassait la foi catholique.

Les racines doctrinales qui ont présidé à semblable évolution permettent d'esquisser les contours théologiques du paysage chrétien occidental d'aujourd'hui. De son côté, la commission épiscopale catholique pour l'unité des chrétiens a vivement critiqué ce mercredi 25 juillet la décision de l'Église réformée de France d'autoriser des non-baptisés à recevoir l'Eucharistie.

Voilà quelques années déjà - depuis la parution de " Ces francs-maçons qui croient en Dieu " (Le Rocher) - que l'ex-pasteur Viot déambulait sur la corde raide du luthéranisme orthodoxe, contemplant à sa droite, le catholicisme, les Eglises orthodoxes orientales et slaves et le calvinisme originel, à sa gauche, un néoprotestantisme libéral puisant dans une nébuleuse plus idéologique que proprement doctrinale. Michel Viot est-il un apostat ? Max Scheler, l'un des philosophes préférés de Jean Paul II, disait de l'apostat qu'il " n'est pas l'homme qui au cours de son évolution, change radicalement de conviction religieuse, politique, sociale ou philosophique, quand même ce changement serait instantané et imprévu. L'apostat est plutôt l'homme qui vit l'esprit de sa foi nouvelle, non pas tant à même son contenu positif, ou pour réaliser les fins qui lui sont propres, que, d'abord, dans son antagonisme à l'égard de sa foi ancienne, pour l'amour de cette négation comme telle. Il professe sa foi nouvelle, moins pour elle-même qu'en tant qu'elle représente une série d'actes de vengeance dirigés contre son passé spirituel, qui le tient enchaîné et que sa nouvelle condition lui permet avant tout de répudier et de combattre. En ce sens, donc, l'apostasie religieuse est à l'antipode de la "nouvelle naissance", par laquelle la foi et la vie nouvelles ont un sens et une valeur en soi " (1). On l'aura compris : la démarche vers l'Eglise catholique de l'ex-pasteur n'est point celle de l'apostat ainsi défini. " En devenant catholique, j'accomplis une certaine forme de luthéranisme ", dit-il.

Il n'empêche : cette conversion est aussi la réponse à une autre conversion implicite, inconsciente (en tous cas, inavouée) d'une large frange des Eglises réformées - " pourtant en union avec les luthériens " rappelle Michel Viot - à l'essentiel des doctrines de Zwingli et de Faust Socin. Zwinglisme et socinianisme sont les deux mamelles où s'abreuve la pensée protestante contemporaine. Elle véhicule pourtant des croyances aux antipodes de celles défendues par la Réforme luthérienne et calvinienne originelle.

1/ Cette Réforme-là approuvait et conservait comme tels les principaux dogmes de l'Eglise indivise énoncés dans trois professions de foi (Symbole des Apôtres, Nicée-Constantinople, Athanase) au contenu approuvé et adopté par les quatre premiers conciles œcuméniques : divinité du Christ (Incarnation), Résurrection, Rédemption.

2/ Sur le statut de Marie : contrairement à un lieu commun erroné, la Réforme luthérienne, puis calvinienne, reconnaissent bien son statut de " Mère de Dieu " entériné par le concile d'Ephèse en 431 (et qui est lui-même la conséquence inévitable de la doctrine de Nicée confirmée au quatrième concile œcuménique de Chalcédoine en 451). Sa virginité tant avant, pendant et après la naissance du Christ, était reconnue par Luther ; seul Calvin indiquait que sa virginité perpétuelle n'était pas attestée par les Ecritures, mais recommandait-il d'y croire. En conséquence, l'ex-évêque luthérien est-il fondé à dire que " pour ce qui regarde les croyances concernant la Vierge Marie, Luther y croyait dans l'ensemble ". Il ajoute: " J'admets ces dogmes mariaux. " Cela lui est d'autant plus normal que l'immaculée conception était déjà défendue par saint Augustin (354-430) pour être couramment admise dès le XIIIe siècle (entre autres à l'instigation du franciscain Duns Scot). Quant au deuxième dogme marial postérieur à la Réforme (l'Assomption), c'est là une croyance pleinement exprimée depuis le Ve siècle, qui fixe d'ores et déjà sa fête le 15 août.

Les dernières innovations réformées ont été, pour Michel Viot, les gouttes d'eau ayant fait déborder le vase (possibilité, adoptée par le dernier synode de I'Eglise Réformée de France, de recevoir la communion avant même d'être baptisé, légitimité de la célébration de la Cène par un laïc). Mais ces dérives sont en elles-mêmes les conséquences naturelles de la désacralisation de l'eucharistie inaugurée par la doctrine de Zwingli pour qui la cène n'est qu'un " mémorial symbolique ". En accord avec cette conception, " la grande majorité des réformés ne croit pas à la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie " déplore l'ex-pasteur. Il n'est point le seul : Luther soutenait la thèse de la consubstantation - ou impanation - (coexistence de la substance pain et de la substance corps du Christ dans l'hostie), tandis que Calvin croyait à sa présence réelle, mais seulement spirituelle. Un protestant orthodoxe comme l'historien François Bluche dirait que la cène n'est vécue de nos jours par les protestants libéraux au mieux qu'à l'image d'une " commémoration polie " (" La Foi chrétienne ", Le Rocher, p. 192).

" Certains protestants se posent aujourd'hui des questions sur des aspects essentiels de la foi chrétienne" poursuit Michel Viot. Pierre Manent mentionne que le protestantisme est devenue, de fait (non de droit) libéral. Or, confirme le pasteur Ruf (cf. " Le Protestantisme libéral ", éditions Le Foyer de l'Âme - Eglise Réformée de la Bastille), la majorité des libéraux ne croient pas à la Trinité, mais à la seule humanité du Christ. Il précise que l'ERF " a souscrit une réserve au principe trinitaire " lors de son adhésion au COE (Conseil œcuménique des Eglises), - principe qui est pourtant considéré par le COE comme le dénominateur commun a minima de toutes tes Eglises désirant y entrer. Le fils d'un célèbre pasteur, l'éminent naturaliste et botaniste, feu Théodore Monod, s'en réjouissait : " L'ERF n'est pas trinitaire " (" Révérence à la Vie ", Grasset, p.116). Et il déplorait que l'arianisme n'ait pas triomphé (ibid. p. 116).

L'ERF est ainsi parfaitement en accord avec sa doctrine latente en autorisant l'inversion de l'ordre classique de réception des sacrements du baptême et de l'eucharistie puisque Zwingli affirme que " les sacrements ne confèrent ni ne dispensent la grâce " (" Le Protestantisme libéral " op. cit., p.71), qu' " ils ne sont pas nécessaires au salut" (cf. Peter Stephens, " Zwingli le théologien ", Labor et Fides, p. 268). Aussi peut-on écrire que l'ex-pasteur rompt moins avec la pensée de Luther qu'avec un libéralisme plus spirituel (au sens de " mind " - le mental, non de " spirit " - l'esprit et l'Esprit-Saint) que religieux (au sens de l'étymologie verticale du mot " religio, religare - qui relie l'homme à Dieu ", non de sa définition horizontale, immanente, sociologique).

Ce libéralisme a en effet incorporé - quand il ne les aurait pas même complètement assimilées - dans sa mentalité profonde des doctrines religieuses (celles des Réformateurs radicaux, des précurseurs du protestantisme libéral connus - Wycliff, Huss... - ou moins connus -P. de Bruys, Ratramne, Pierre de Béranger, Casino, Toland, Lelio et Faust Socin, etc.-) qui, à l'époque de leur formation, avaient eu la pudeur d'annoncer leur spécificité, leur nouveauté radicale, la pudeur de s'avouer hétérodoxes tant elles avaient gardé conscience de l'orthodoxie ambiante. S'il ne s'agit pas d'en revenir à l'illégitimité d'une liberté de conscience qui (jusqu'au XVIIIe) en matière religieuse était de toute façon abhorrée comme un blasphème tant par les protestants que par les catholiques " (Vittorio Messori, " Le Miracle impensable ", Mame, p. 119), l'évolution dont a fait preuve le nouveau converti manifeste cependant l'impérieuse nécessité pour le protestantisme de s'extirper de l'indéfinition libérale, dont l'errance théologique est à la fois la conséquence et la cause. Pierre Chaunu rappelle que " la Bible doit être lue selon l'analogie de la foi. L'analogie de la foi, c'est la totalité toujours présente à chaque mot " (" La Femme et Dieu ", Fayard, p. 58).

Oui, en un certain sens, l'ex-pasteur Viot " accomplit une certaine forme de luthéranisme " en approfondissant, par le biais de sa nouvelle foi, " les éléments rituels que la première Réforme (luthérienne) avait gardés du catholicisme et une vie sacramentelle qu'elle n'avait pas eu l'intention de réduire " (E.G. Léonard, " Histoire du protestantisme ", PUF, QSJ, 1963, p. 106). Mais cette conversion semble avant tout confirmer que chacun des deux principaux protestantismes (luthérien et calviniste) est condamné à constamment en revenir à son propre magistère (enseignement de l'Eglise indivise repris par les deux Pères de la Réforme, outre leurs propres oeuvres) et à ses confessions de foi (à l'exception, en ce qui concerne le bloc réformé, de la Déclaration de foi de l'Eglise réformée de France (1938), qui n'est pas trinitaire) faute, à l'inverse du catholicisme, d'avoir auto-institué dans son corpus doctrinal les principes directeurs autorisant un " développement homogène " du dogme et de la doctrine, comme l'a bien démontré Newman.

En poursuivant l'enseignement des deux Pères de la Réforme, le protestantisme ne les suit pas nécessairement. La doctrine se développe, mais ce développement est alors hétérogène. Il méconnaît le fait que les conciles (en particulier celui de Nicée en 325) n'ont pas construit la divinité du Christ (cf. Newman, " Les Ariens du IVe siècle ", Téqui ; a contrario : Richard E. Rubenstein, " Le Jour où Jésus devint Dieu, La Découverte) mais se sont contentés, pierre après pierre, de réaffirmer par écrit une vérité tenue pour telle par l'Eglise depuis son origine et les conséquences intrinsèques qui en découlent.

Semblable constat en implique un autre, tout aussi fondamental, que Michel Viot paraît avoir perçu : " En stricte rigueur de termes, nous ne pouvons pas connaître Jésus hors de l'Eglise, parce que tout ce que nous savons de Lui vient d'elle. [...] Il n'y a aucune distance entre le Christ et l'Eglise, parce que les Evangiles nous montrent comment Jésus fait l'Eglise, la constitue au jour le jour [...]. La séparation du Christ et de son Eglise ne peut résulter que d'un acte arbitraire et violent [...]. Sans l'institution qui dispense son salut, le Christ n'est plus qu'une figure culturelle, une référence historique. Il n'est pas le sauveur agissant du monde " (Gérard Leclerc, op. cit. p. 177-178).

Au fond, Michel Viot réalise le parcours précédemment entrepris par l'ancien pasteur Louis Bouyer. Et ce chemin, il l'avait résumé par l'intitulé de son livre " Du protestantisme à l'Église " (Cerf, 1955).