PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] — La présence de Jörg Haider à Rome a donné une publicité inattendue au traditionnel message que le Pape adresse à l'occasion de la Journée mondiale pour la paix, le 1er janvier.

De ce message, intitulé " Dialogue entre les cultures pour une civilisation de l'amour et de la paix ", on a surtout retenu le passage relatif aux migrations et aux problèmes d'intégration qui y sont liés (n° 12-15).

Après avoir rappelé que le bilan historique des flux migratoires est " disparate " (n° 12) — enrichissement mutuel, coexistence pacifique ou tension conflictuelle — , le document déclare que " dans un domaine aussi complexe, il n'y a pas de formules magiques " mais des " principes éthiques de fond " qu'il faut appliquer en recourant à la vertu de prudence, vertu éminemment politique s'il en est.

Le principe de base, qui figurait déjà dans le Catéchisme (CEC 2241), est le suivant : " Concilier l'accueil qui est dû à tous les êtres humains, spécialement aux indigents, avec l'évaluation des conditions indispensables à une vie digne et pacifique pour les habitants originaires du pays et pour ceux qui viennent les rejoindre. Quant aux éléments culturels dont les immigrés sont porteurs, ils seront respectés et accueillis dans la mesure où ils ne sont pas en contradiction avec les valeurs éthiques universelles inscrites dans la loi naturelle, ni avec les droits humains fondamentaux " (n° 13).

Ce qui sous-tend ce principe, c'est à la fois l'égalité foncière de tous les hommes en vertu de leur commune appartenance à l'humanité et le fait que ces mêmes hommes ne sont pas des individus isolés et interchangeables, mais qu'ils sont façonnés chacun par une culture. La culture est ainsi la matrice qui permet d'engendrer l'homme à lui-même.

Le problème de l'immigration est donc fondamentalement celui du choc des cultures. De là, deux conséquences. La première, c'est que tout homme a besoin d'une culture pour s'humaniser et qu'une culture est un ensemble fragile qu'il convient de protéger. " De ce point de vue, on peut retenir comme orientation plausible celle qui consiste à garantir dans un territoire déterminé un certain équilibre culturel, en rapport avec la culture qui l'a surtout marqué ; un équilibre qui, tout en s'ouvrant aux minorités et en respectant leurs droits fondamentaux, permette la pérennité et le développement d'une physionomie culturelle déterminée, c'est-à-dire du patrimoine fondamental composé de la langue, des traditions et des valeurs qui sont généralement liées à l'expérience de la nation et au sens de la patrie " (n° 14). Le document souligne néanmoins qu'on ne peut artificiellement protéger une culture qui a perdu sa vitalité (n° 15), la nôtre ne faisant pas exception à la règle.

La seconde, c'est que ces cultures sont fatalement inégales, du fait que toutes sont jugées quant à leur capacité de traduire la vérité sur Dieu et sur l'homme. La question est de savoir si la culture européenne, fortement imprégnée dès ses origines par le christianisme, est restée fidèle à la vérité intégrale que celui-ci révèle et si, du coup, elle peut être fondée à exercer une certaine suprématie. La réponse est plus que nuancée : " Chaque culture, comme produit typiquement humain et conditionné historiquement, renferme nécessairement des limites " (n° 7). Aucune culture ne peut donc prétendre à l'exclusivité. La nôtre en particulier, surtout depuis qu'elle s'est " affranchie du terreau chrétien " (n° 9). Dès lors toutes sont appelées à dialoguer sur des " valeurs communes " (n° 16), de manière à tendre vers cette vérité intégrale qui se déduit du Christ et qui ne peut se réaliser parfaitement en aucune culture, ici-bas nécessairement caduque (n° 8 & 10).

Eric Iborra est prêtre de l'archidiocèse de Paris.