JERUSALEM,[DECRYPTAGE/analyse] - Après la série d'attentats sanglants qui viennent de frapper Jérusalem et Haïfa, les plus meurtriers depuis mars 1996 et après quinze mois d'Intifada, Israël déclare l'Autorité palestinienne " entité soutenant le terrorisme ".

 

Cette déclaration dramatique du gouvernement Sharon, proclamée au terme d'un Conseil des ministres extraordinaire qui a duré plus de cinq heures dans la nuit du 4 au 5 décembre dernier, est d'une portée politique considérable dont il est difficile de mesurer encore les conséquences. C'est un acte symbolique, au sens fort, qui met un terme, en quelque sorte, au rôle historique de Yasser Arafat comme partenaire du processus de paix engagé entre les deux parties en conflit. Désormais le leader palestinien est désigné comme un ennemi déclaré et vient à perdre une partie de sa légitimité que lui conférait l'Etat hébreu en le choisissant comme interlocuteur.

Depuis 1982 déjà, alors qu'il était ministre de la Défense, Ariel Sharon désirait se débarrasser du chef de l'OLP, persuadé que cet homme ne pouvait être un partenaire pour Israël. Menahem Begin pensa autrement et Arafat fut sauvé.

Aujourd'hui Premier ministre, l'ancien général veut mettre son vieux rêve à exécution, non par vengeance mais par conviction intime : pour lui, Arafat conduit le Moyen Orient à la catastrophe. Ainsi Ariel Sharon voudrait s'en débarrasser sans qu'on s'en aperçoive, sans bruit, sans médias et sans pression internationale. Il n'a certes pas l'intention de le liquider physiquement et d'en faire un martyr. Il aimerait plutôt le voir disparaître de la scène comme un mauvais acteur, remercié pour sa mauvaise prestation. Or, pour Sharon, la fin d'Arafat n'a jamais était aussi proche.

Shimon Pérès et les ministres travaillistes ont bien saisi la portée de cette déclaration symbolique et ont décidé de quitter la salle du conseil en protestation de la décision qui allait être votée. Pourtant à y regarder de près, en déclarant l'Autorité palestinienne " soutenir le terrorisme ", Sharon manoeuvrait. Son stratagème le sortait seulement d'une mauvaise passe. Pressé par son aile droite, il ne pouvait rester les bras croisés et ne pas donner satisfaction aux faucons de son cabinet. Pressé par son aile gauche, il n'avait pas la possibilité d'entreprendre une opération militaire d'envergure au risque de perdre sa coalition et surtout de se séparer de Shimon Pérès dont il a tant besoin. En se contentant d'une déclaration à portée médiatique, il évitait le pire, pour lui (la perte éventuelle du pouvoir) et pour les Palestiniens. Une intervention massive de Tsahal dans les territoires était de toute façon condamnée à l' échec, à moins d'anéantir l'Autorité palestinienne et de revenir à la période noire de l'occupation de Gaza, cauchemar de l'armée israélienne. De plus, en bon stratège, Ariel Sharon qui prépare l'après Yasser Arafat, ne peut pas perdre les cartes qu'il a en main et se passer de la structure étatique des Territoires. Le pragmatisme politique l'emporte donc sur l'idéologie.

Le deuxième acte symbolique fut le bombardement des hélicoptères d'Arafat et de l'aéroport de Gaza rendant impossible tout décollage. Arafat prisonnier à Ramallah est donc sommé d'affronter la réalité de son propre terrain, c'est-à-dire le Hamas, le Jihad islamique mais aussi le Tanzim et la Force 17 qui tous dépendent directement de lui et qui tous ont été déclarés par Israël organisations terroristes. Les Israéliens lui forcent donc la main pour l'obliger à agir contre elles, lui qui les a encouragées, soutenues et pour certaines financées.

En fait, Israël lui demande l'impossible en le priant de bien vouloir démanteler les milices armées en tout genre qui prolifèrent dans les Territoires. D'ailleurs, il n'est pas certain qu'isoler Arafat soit la meilleure solution pour y parvenir. Israël, par le bouclage permanent des Territoires a largement contribué à la mise en place de ces milices indépendantes et de la multiplication de petits chefs qui sévissent dans des villes isolées l'une de l'autre.

Si Ariel Sharon voit dans Yasser Arafat un terroriste, il n'en continue pas moins à garder le contact avec lui et les rencontres nocturnes, soit disant secrètes entre fonctionnaires de deux parties, et les échanges de téléphone n'ont jamais cessé, même depuis les récents attentats. C'est un paradoxe de la politique du Proche-Orient : on se déclare ennemis mais l'on continue à boire le thé ensemble.

Enfin, la presse européenne qui continue à présenter Ariel Sharon comme un boucher, un homme sanguinaire, a sans doute oublié que son prédécesseur Ehud Barak a mené une politique de répression bien plus sévère dans les Territoires. Pourtant, l'actuel Premier ministre manque de perspective politique. Concrètement, il n'a rien à proposer aux Palestiniens. Là est l'impasse du moment.

Si Sharon est persuadé que pour débloquer la situation il faut se débarrasser d'Arafat, certains en Israël sont aussi persuadés qu'il faudra aussi attendre un nouveau Premier ministre à la tête de l'Etat hébreu pour que des négociations dignes de ce nom soient enfin possibles.

De notre correspondant permanent à Jérusalem, Jean-Marie Allafort.