Vendredi 9 mai, Vladimir Poutine a présidé un défilé militaire à Moscou et a organisé un défi politique en Crimée, à l’occasion de l’anniversaire historique de la victoire de tous les peuples de l’ex-Union soviétique — les peuples russe, ukrainien, biélorusse et ceux d’au-delà de l’Oural — sur l’invasion hitlérienne en mai 1945.

Manifestant avec jubilation sa volonté de puissance géopolitique, le maître du Kremlin a entériné par sa présence à Sébastopol la récupération de la presqu’île de Crimée par une Russie rétablie dans son statut d’avant l’éclatement de l’URSS en 1991 : il a fêté ainsi pour la Russie postsoviétique la restauration d’un statut d’État colonial héritier de l’impératrice Catherine et de Staline.

Grand professionnel pince-sans-rire de la langue de bois néosoviétique, Vladimir Poutine a martelé ces mots d’apprenti démiurge sur la terre de Crimée : « L’année 2014 restera dans les annales comme l’année qui a vu les peuples (sic) qui vivent ici décider avec fermeté d’être avec la Russie, confirmant leur fidélité à la vérité historique et à la mémoire de nos ancêtres. » Les Tatars rescapés de la déportation stalinienne de 1944 qui se sont abstenus au referendum expéditif du 16 mars auront apprécié la « vérité historique » de la mention au pluriel « des » peuples d’« ici »…

Évoquant avec une emphase presque idolâtrique « une fête où triomphe la force toute-puissante du patriotisme » (Quand ? En 1945 face à Hitler ou en 2014 sur le dos de l’Ukraine ?), le président Poutine a salué à propos du passé effectivement glorieux de 1941-45 « la volonté de fer du peuple soviétique » : curieusement, il revenait à l’emploi du singulier, un singulier collectif réunificateur, comme s’il était à nouveau question de broyer au mixer idéologique les diverses spécificités nationales, en particulier celle de l’Ukraine… La « vérité historique » n’aurait-elle pas été mieux respectée si on avait parlé des peuples de l’Union soviétique ?

L'esclavage stalinien aux oubliettes...

Présentant une version plutôt unilatérale de l’histoire, Poutine a déclaré qu’en 1945 l’URSS a « sauvé l’Europe de l’esclavage » : de quel esclavage parle-t-il ? Si c’est l’esclavage nazi, oui, les sujets de Staline ayant dû se défendre contre Hitler, et s’étant alors montrés héroïques, bien plus que Staline lui-même ! Mais certes pas sauvé l’Europe de l’esclavage communiste stalinien.

À preuve, la tragédie des peuples d’Europe centrale, notamment des Polonais et des Baltes, déjà victimes de l’odieux pacte germano-soviétique d’août 1939 conclu entre Hitler et Staline, sans compter le sort tragique de l’Ukraine à peine remise du Holodomor de 1932-33 qui tua au moins 7 millions de paysans.

Défi aux allures menaçantes, la démonstration de force politico-militaire de Poutine à Sébastopol avait lieu deux jours avant le « referendum d’autodétermination » annoncé cette fois par les séparatistes prorusses d’Ukraine de l’Est pour ce dimanche 11 mai, au nom d’une « Déclaration d’indépendance » de la « République » autoproclamée de Donetsk. Ceci à l’heure où des membres de la Croix Rouge internationale ont été retenus quelques heures par un groupe de séparatistes armés du Donbass qui les soupçonnaient d’espionnage, dans une ambiance délétère de paranoïa collective…

Décidément, en organisant une sorte de triomphe impérial en Crimée, Vladimir Poutine n’a rien fait pour apaiser une situation déjà dangereusement tendue à travers l’Ukraine. À préférer la provocation à la conciliation, on joue avec le feu. N’est-ce pas une fuite en avant ? Quelles en seront les conséquences ? D.L.

 

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